Jean-Michel Hervieu - Alain Roger (*)
Le seul dénominateur commun aux différents acteurs du terrain qui nous contactent est la difficulté subjective dans laquelle les place le jeune dont ils ont la charge, quelle que soit la nature de cette prise en charge, hébergement, milieu ouvert, mesure pénale, soins psychiatriques ambulatoires ou non, etc. Le service qui nous contacte est a priori bien adapté au type de problématique qu'il nous décrit, mais a perdu ses repères habituels face à une situation singulière : le DERPAD offre alors une possibilité de réélaboration de cette situation, par le biais d'une consultation d'accueil et d'évaluation. Les professionnels concernés y sont reçus par un binôme (éducateur-justice et psychanalyste).
Ces consultations se veulent à l'écart de tout enjeu institutionnel. Mais venir au Derpad n'est pas pour autant une tâche toujours aisée : il n'est jamais confortable, fût-ce à distance de son cadre de travail habituel, de reconnaître que l'on est en difficulté, voire en complète impasse, dans la prise en charge d'un jeune. Il n'est pas confortable non plus de réaliser que l'on ne sait pas toujours très bien ce que l'on fait et de l'apprendre par le truchement de ce que l'on en dit ; c'est enfin, même si des "tiers", mesures éducatives ou autres, viennent médiatiser ce lien, une façon d'assumer une part de solitude face à l'adolescent (avec la responsabilité qui en découle) quand, trop souvent, le travail en institution est là pour protéger de cette solitude. Mais n'est-ce pas là une exigence éthique : celui qui prétend recevoir le dire de l'autre ne doit-il pas soutenir le sien ?
Les professionnels qui s'adressent à nous sont souvent à bout de souffle et, quand il s'agit de professionnels du champ éducatif, la question d'une indication de soin psychologique ou psychiatrique pour le jeune concerné se trouve parfois posée d'emblée comme issue de la crise. Notre rôle consiste alors à mettre cette orientation au travail: il ne s'agit bien sûr pas de mettre en cause le bien-fondé d'un souci hautement estimable comme celui de guérir, mais de rappeler que le mieux est parfois l'ennemi du bien et que, dans le domaine de l'attention portée à l'autre et à son bien-être, le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions...
Pour caricaturer le propos, le soin n'est pas une façon de faire taire ou de mettre au pas les subjectivités trop indisciplinées... Ces questions n'apparaissent pas toujours aux travailleurs sociaux dont l'action se satisfait parfois naturellement de leur seule présence et du bien-fondé notoire de leurs buts apparents. Mais nous tenons pour naturel que la pratique, d'une manière générale, quand elle met en jeu des sujets, ne soit pas entièrement lucide.
La psychothérapie ou la psychanalyse constitue alors un remède miracle auquel les praticiens sociaux font appel en dernier recours et en désespoir de cause. Dans ce contexte, il n'y a pas à s'étonner que ce temps de passage, face à un adolescent "pas-sage", soit trop souvent un temps de démission éducative ("ce n'est plus de notre ressort"). Quand à cette attitude répond celle d'un secteur sanitaire refusant d'intervenir, replié derrière la constatation d'une "absence de demande de soin" dûment formulée par le jeune adolescent, le vaste champ des "adolescents incasables" s'ouvre...
Pourtant, on peut soutenir que la psychopathie n'est pas un diagnostic psychanalytique et à peine un diagnostic psychiatrique, qu'une fugue peut être la seule façon pour l'enfant de dire sa liberté et l'on peut dire avec Melman que l'adolescence est une crise dont on guérit en tournant mal puisque c'est pour devenir ce que nous sommes, c'est-à-dire dans l'ensemble, soumis, routiniers et résignés... Nous soutenons également qu'un sentiment d'échec éducatif n'est pas, en soi, une indication de soin : il s'agit certes de rechercher les causes du malaise exprimé par le professionnel auquel la pathologie du jeune en question n'est probablement pas étrangère - mais il convient de ramener à sa juste mesure ce qui doit avant tout rester "simplement" un sentiment d'échec éducatif.
Quand ce travail peut se faire, on constate très souvent que soit la situation n'est pas aussi désespérée que les professionnels le pensent, et qu'il s'agit plus de leur propre souffrance ou lassitude (et il n'y a pas à s'en étonner au vue de la lourdeur de bon nombre des situations dont ils ont la charge), soit, bien que difficile, elle n'est pas sans laisser des voies de mobilisation possible des jeunes et des équipes qui en ont la charge. L'expérience nous montre que le travail autour des situations décrites, à l'occasion des consultations d'accueil et d'évaluation, de la double écoute qui le sous-tend, et du double point de vue qu'il autorise, provoque un effet très concret auprès des jeunes dont il est question : un meilleur positionnement des intervenants, un léger décentrement par rapport à l'incontournable prise de position institutionnelle, la prise en compte et le décryptage de conduites répétitives de la part des adolescents et de passages à l'acte de la part des institutions, concourent fréquemment à un apaisement immédiat des comportements, et ce, de façon souvent durable.
Freud le premier soulignait en 1925 que quand les présupposés sur lesquels repose la possibilité d'une analyse (en particulier une attitude particulière envers l'analyste) manquent, "il faut faire autre chose que de l'analyse, quelque chose qui ensuite rencontre de nouveau celle-ci dans l'intention".
Bien sûr les professionnels sont des adultes qui, comme tels, ne cessent de rêver aux joies perverses de l'enfance; l'introduction intempestive d'un projet de soin pour un adolescent peut être l'expression inconsciente du souhait de voir l'enfant continuer à macérer et à se pérenniser comme tel : convoquer le "psy" pour mieux l'annuler, en quelque sorte...
On peut en effet s'interroger sur ce recours si facilement évoqué pour les adolescents les plus en difficulté d'aller y voir de plus près quant à ce qu'il en est de leur inconscient (chose que la plupart des névrosés, éducateurs compris, se gardent bien d'entreprendre pour eux-mêmes). Il est vrai cependant que certaines demandes faites par les jeunes, en dehors de tout problème de comportement, sont de véritables appels à prendre en charge une "douleur d'exister" à laquelle le travailleur social n'a pas, seul, les moyens de répondre. Assertion à nuancer toutefois, en cela qu'un accompagnement éducatif, soutenu et attentif, a force de valeur thérapeutique, souvent méconnue par le professionnel en charge d'âme. Et là encore la double écoute, telle qu'elle est pratiquée dans nos consultations, favorise cette prise de conscience.
Peut-être est-ce en revenant à la dimension transférentielle du travail éducatif que l'on peut commencer à saisir ce qui est là en jeu.
La prise en charge éducative est en effet confrontée au transfert, lieu de la répétition, mais elle est dépourvue des outils que la psychanalyse a mis en place pour l'élaborer, le dépasser et le traverser. On peut dire que l'enjeu fondant ce transfert pour l'éducateur, dans la dimension lacanienne de semblant et de sujet supposé savoir, c'est un art de "vivre en groupe", de «vivre ensemble". Ce qui constitue ce transfert, et par là même le ressort principal de l'éducation, c'est la demande d'amour qu'adresse l'enfant à ses éducateurs. Pour obtenir et conserver cet amour, il est disposé à offrir à l'adulte l'image de lui-même qu'il suppose aimable, fût-ce au prix de s'y perdre tout à fait : le processus éducatif repose fondamentalement sur cette relation imaginaire, narcissique et aliénante. La contradiction structurelle à laquelle sont confrontés les travailleurs sociaux, c'est qu'ils ne peuvent renoncer à s'appuyer sur ce registre imaginaire, aliénant pour l'enfant, sans renoncer en même temps aux moyens de leur action en tant qu'éducateur. Il n'y a pas de moyen de sortir tout à fait de cette contradiction, tout au plus doit-on mettre en garde contre les abus vers lesquels cette position peut faire trop facilement glisser : le fait d'occuper la place d'Idéal du Moi d'un autre sujet confère le pouvoir de soumettre ce dernier à sa parole. Le piège se referme d'autant plus volontiers que l'on s'adresse à un adolescent malléable, et la mise en garde freudienne à l'endroit de l'éducateur comme du psychanalyste n'en est que plus pertinente : il s'agit d'être particulièrement attentif à l'abus de pouvoir qui consisterait à modeler le sujet (enfant ou patient) selon des idéaux personnels.
Loin de nous toutefois l'idée que les indications de prise en charge thérapeutique ne sont avancées qu'à mauvais escient par le monde éducatif : dans le meilleur des cas, les deux approches coexistent et s'articulent avec souplesse et intelligence, sans exclusive. Mais pour probants que soient les résultats dans ces accompagnements conjoints, la recette se doit d'être appliquée avec discernement. Aussi mettons-nous parfois en garde les professionnels du risque majeur qu'il y aurait à amener les adolescents dont ils ont la charge à soulever trop tôt le couvercle. Pour bouillonnants qu'ils soient, ceux-ci tireront plus souvent bénéfice d'un cadre éducatif rassurant et structurant que d'une introspection menée aux forceps. L'accompagnement éducatif vers une démarche psychothérapeutique se doit d'être progressif. Et la formule "tout compris", trop souvent proposée, chambre en ville plus psychothérapie, particulièrement en matière de prise en charge de jeune majeur, a ceci de dommageable qu'elle risque de cristalliser une aversion définitive à l'encontre d'un soin de cette nature.
Qui obligerait un aveugle à traverser une rue ?
Souvent l'éducateur n'aura d'autre alternative que de se contenter d'un rôle de guide pour l'adolescent, en butte à ses souffrances : la démarche thérapeutique se fera, ou non. Affaire de temps, de maturité, de circonstances, ou de réactivité. Dans cette attente, le professionnel ne peut que répondre aux interrogations, suggérer, indiquer, et mettre à disposition son bon sens et son carnet d'adresses. Ce souci de ne pas heurter l'adolescent se retrouve ailleurs, en matière de sexualité notamment. Tout aussi intime, le domaine de la prise en charge psychothérapeutique devra être abordé avec cette même approche. Sous peine d'être vécu comme intrusif, et par là même rejeté, l'éducateur ne peut que montrer la direction vers un mieux être, poser des jalons, des repères qui seront suivis plus tard, ou jamais. Dans le meilleur des cas il propose avec tact un accompagnement, un soutien dans la démarche. C'est peu, pour qui voudrait si bien faire, mais c'est pourtant le mieux, pour le professionnel qui s'impose une déontologie.
(*) Jean-Michel HERVIEU, psychanalyste, psychiatre est directeur médical du Derpad et exerce aussi en libéral - Alain ROGER, directeur à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, a exercé la fonction de directeur éducatif du Derpad - Septembre 2004